PRÉMONTRÉ


Au nord de l'Ailette se trouvent deux massifs importants de collines. L'un commence à Corbeny pour finir à Urcel, nous en avons parlé en 1927 à propos du chêne de Trucy ; le second remplit la fourche entre l'Oise et l'Ailette. Un autre petit est intercalé entre les deux précédents, au nord d'Anizy, vers Laon. Ce dernier est séparé des deux autres par de petites vallées dont l'une est parcourue par l'Ardon, ruisseau qui prend sa source près d'Ardon, faubourg de Laon, arrose des terres sableuses et tourbeuses favorables aux cultures maraîchères et va grossir l'Ailette à Anizy.

Cette petite vallée est également suivie par la route de Paris à la Belgique par Soissons, Chavignon, Laon. C'est par là que les armées ont toujours cherché leur passage, que Napoléon revint, avec la plus grande partie de. ses troupes après la bataille de Craonne, pour livrer la bataille de Laon aux troupes de Blucher qui allaient s'y engager. Aussi notre système de défense d'après 1870 l'avait protégé, outre la place de Laon, par trois forts : l'un dans l'enfilée du passage sur le massif entre l'Ailette et l'Aisne, à la Malmaison au-dessus de Chavignon, près de l'embranchement du Chemin des Dames avec la route de Paris, et qui joua, malgré qu'il était en démolition en 1914, un rôle continu pendant la guerre, occupé tantôt par les Allemands, tantôt par les Français. Les deux autres forts se dressaient sur des sommets, de côté et d'autre du passage, à Laniscourt et Montbérault. Ils furent aux mains de l'ennemi jusqu'à la retraite finale, sans utilité pour lui.

Le massif important, que nous venons de mentionner entre l'Oise et son affluent l'Ailette, est presque entièrement couvert par la haute et la basse forêt de Coucy, par celle de Saint-Gobain et les bois limitrophes. Il est relativement ramassé, son sommet est plus élevé que celui de l'autre massif ; il atteint 220 mètres, tandis que dans l'autre on n'arrive qu'à la cote 190. Des vallons étroits, vers St-Nicolas, vers Suzy, Prémontré, Septvaux, Barisis, très pittoresques, où des agglomérations se sont blotties, où il y a des cultures et des prairies, s'en détachent en rayonnant et les rus qui les drainent vont déverser leurs eaux dans l'Ailette ou dans l'Oise.

Des bords découverts du plateau, quelle jouissance de contempler les panoramas attirants qu'on y découvre avec les localités évocatrices de notre histoire ou connues par leur production industrielle : la plaine du Laonnois avec son chapelet de villages au pied des collines, Nouvion, Lavai, Vorges, Bruyères, etc., vue des hauteurs au-dessus de Crépy-en-Laonnois ; la vallée de l'Ailette, si agréable, vue de la lisière de la forêt près de Vissignicourt, ou des remparts de Coucy-le-Château ; la large vallée de l'Oise, vue de St-Gobain, montrant ses immenses prairies depuis La Fère jusque vers Noyon, ses établissements industriels qui poussent comme champignons depuis La Fère jusque Chauny, parce qu'ils ont là une place idéale. L'usine a le canal d'un côté, le chemin de fer de l'autre. Le bateau ou le wagon qui amène du Nord les matières premières ou le charbon, reprend les produits façonnés pour les emmener à Paris ou vers le Sud.

Dans la forêt même, nombreuses sont les agréables promenades réservées au touriste ami de la belle nature, à l'archéologue, à l'amateur de pittoresque, au botaniste qui, grâce à la variété des sols et des expositions trouve toujours à moissonner.

Un homme d'initiative, M. Sartiaux, ingénieur en chef de la Cie du Nord, alors maire de Saint-Gobain, a voulu en rendre l'accès facile aux touristes en créant, avant la guerre, le tramway électrique d'Anizy à Tergnier, par Prémontré et St-Gobain, mais le résultat n'a pas répondu à son attente. Chaque fois qu'en compagnie d'amis nous avons cherché les beaux sites de la forêt, nous nous y sommes trouvés seuls. On se vante d'avoir vu des choses communes au loin, on ne connaît pas le beau chez soi. En auto, on va là où la voiture peut conduire, au lieu dont le nom est célèbre, pour y passer quelques minutes, courant aussitôt vers un autre point, toujours accessible à la voiture, qu'on verra en grande vitesse pour retourner ensuite en plus grande vitesse chercher à éblouir par le nombre de kilomètres dévorés en peu de temps, et, parler d'un pays, qu'en réalité on a eu à peine le temps d'entrevoir.

Pourquoi donc tant courir sur terre ? N'est-on pas assuré d'arriver à la fin ? Pourquoi ne pas se servir un peu de ses jambes et se donner le temps, devant un beau spectacle, dans une solitude forestière impressionnante, de voir, de savourer, de penser ?


Prémontré. — Au XIIe siècle Norbert, qui a été sanctifié, a vu le pays en artiste lorsqu'il choisit un des vallons de cette forêt de Coucy pour y établir la maison d'origine de l'ordre des prémontrés qu'il a fondé.

Norbert, issu d'une famille noble des environs de Colo­gne, était, raconte l'histoire, un jeune homme très intelligent, mais aussi très ardent aux plaisirs. Il s'était développé dans un milieu de richesse et de grandeur. Pourvu jeune (comme chanoine) de bénéfices importants qui lui permirent de satisfaire ses passions, il eut un accident dont il faillit être victime. Il fit un retour sur lui-même, sentit le néant de sa vie et résolut de faire servir ses brillantes facultés au développement et au perfectionnement de l'Eglise, par la prédication. Après des pérégrinations dans divers diocèses où il se fit connaître, il vint à Laon où Barthélémy, le célèbre évêque, l'apprécia particulièrement et, entrant dans ses vues, lui facilita la création d'un établissement destiné à être une école de prédicateurs. Norbert trouva à sa convenance un vallon ramifié de la forêt de Coucy débouchant au midi vers Anizy, que les Bénédictins de Saint-Vincent de Laon avaient commencé à défricher, mais qu'ils avaient abandonné, le laissant revenir à l'état sauvage. Barthélémy, en 1119, lui permit l'Installation et le pourvut de donations.

En 1121, après une campagne de prédications, Norbert fondait l'ordre des chanoines de Prémontré (règle de Saint-Augustin). Avec deux cents ouvriers de Cologne et des environs de Prémontré, il commençait l'église qui fut élevée en neuf mois, et consacrée par Barthélémy en présence de Thomas de Marle et d'Enguerrand de Coucy.

Les ouvriers bâtissaient en même temps une maison pour deux cents religieux, puis pour une communauté de femmes qui fut édifiée dans l'enceinte du monastère.

La parole ardente de Norbert et des chanoines, semée dans l'enthousiasme religieux de l'époque, attirait à l'ordre une foule de prosélytes et lui faisait prendre un développement prodigieux : huit ans après la fondation, quand Norbert quitta la direction de Prémontré pour devenir archevêque de Magdebourg, il laissait déjà 41 monastères issus de la maison mère. Les femmes n'avaient pas été moins sensibles que les hommes à la parole de Norbert, aussi recherchèrent-elles l'asile des monastères pour faire leur salut dans le recueillement et la prière : en 1134 on en comptait dix mille dans les différentes maisons.

Au début, la haute autorité de Norbert suffisait comme règle. Après son départ, le chapitre jeta les bases d'une règle fixe que les chapitres suivants devaient faire évoluer.

En 1137, le chapitre décida la séparation des maisons de femmes d'avec les maisons d'hommes et celle qui était dans le monastère de Prémontré fut installée à Fontenille, un écart de Wissignicourt, village voisin.

L'ordre des Prémontrés, dans le milieu éminemment favorable des XIIe et XIIIe siècles continua à s'étendre pour arriver à un développement prodigieux, puisque, moins de cent ans après sa fondation, il comptait dix-huit cents maisons dans toute l'Europe et en avait même jusqu'à Jérusalem. Puis chez ces chanoines prédicateurs détachés dans les paroisses, en relation avec les grands, ayant à cause de leurs propriétés considérables, des affaires devant les tribunaux et des séjours dans leur maison de Paris, les idées s'éloignèrent des rigueurs primitives, les influences extérieures se firent sentir jusque dans l'intérieur des congrégations. De modification en modification, la règle devint moins pénible, l'esprit primitif se décomposa ; les jouissances civiles y furent admises, on n'y trouva plus le même désintéressement. Beaucoup de supérieurs passaient leur vie à Paris en seigneurs. Les richesses acquises par donations étaient énormes, on put bâtir des maisons comme des palais. Mais peu à peu, les grands furent moins généreux ; les populations, moins naïves, ralentirent leurs dons. On descendit ainsi par secousses, car de temps à autre un supérieur cherchait à retourner à des pratiques plus sévères, jusqu'à la Révolution.

Le monastère de Prémontré fut vendu comme bien du clergé. Après une fabrique de salpêtre, on monta une fabrique de glaces que l'usine de Saint-Gobain racheta plus tard pour faire disparaître une concurrente. L'évêque de Soissons racheta les locaux pour en faire un refuge d'orphelins, peut-être avec l'arrière-pensée d'y ramener des prémontrés au berceau de leur ordre. Finalement, depuis 1862, Prémontré, acheté par le département de l'Aisne, est un asile d'aliénés. Le village a peu d'habitants, mais avant la guerre l'établissement logeait environ douze cents fous.

Nous donnons ici un état, curieux à plus d'un titre, des dispositions à prendre en vue d'une réunion du Chapitre (c'était un conseil tenu par les Supérieurs des différentes Maisons pour régler ce qui avait trait à la règle, aux affaires de l'Ordre, aux procès en litige, aux travaux à entreprendre. Il fait songer qu'en 1663 on était loin des privations des premières années où le jeûne toute l'année et l'abstinence de viande étaient la règle, et même de celle formulée par le premier chapitre après le départ de Norbert qui avait limité le jeûne de la période de l'Exaltation de la Sainte-Croix (septembre) à Pâques.

Il montre qu'à cette époque les maîtres cuisiniers avaient des ressources pour faire de la bonne cuisine, ce qui ne manque pas de nous étonner un peu, portés que nous sommes à considérer le vieux temps comme celui de la privation, ou du moins du peu de variété en aliments.

Enfin il semble indiquer qu'à cette époque Soissons était la ville commerçante puisqu'on y faisait les achats plutôt qu'à Laon qui était aussi rapprochée de Prémontré. Laon était surtout la ville épiscopale riche en monastères.

Etat des préparatifs et provisions pour le chapitre général de 1663, dressé par le frère Jean Vigneux convers et le vénérable maître Charles Coquelois, archi-cuisinier, sous l'abbé général Augustin Lescellier.

Il faut cent lits, garnis de paillasse, matelas, travers, linceuls (draps de lit), couvertures et courtines, et d'autant que les chambres (comme elles sont en cette année 1663, disposées) ne peuvent souffrir tant de lits ; il faudrait réparer les bâtiments vides et y placer lesdits lits, pour la commodité des capitu­lants et pour ne point embarrasser les lieux conventuels de Prémontré. Pour avoir les matelas, travers, couvertures, tours de lits, linceuls et chaises, on a coutume d'importuner les amis de la maison à Laon, Soissons, Coucy, Anizy, messieurs de Lamet, à Pinon, Suzy, et autres gentilshommes.

Il faut quatre douzaines de chandeliers de fer qu'on achète à Soissons à sept ou huit sols la pièce, et il faut de bonne heure en avertir le quincaillier. Item. 100 pots de chambre de terre, de verre et d'estain ; ceux de verre et d'estain s'achètent à Soissons, ceux de terre à Anisy.

Item. Il faut fournir de bois toutes les chambres.

Item. Il faut 50 livres de chandelles.

Il faut faire venir les vitriers pour réparer toutes les fenêtres, les massons pour refaire les pavés et pour faire un four dans la pâtisserie, et les serruriers pour remettre des clefs partout où il en manque et les menuisiers pour les lits.

Item. Il faut 12 nappes pour le grand réfectoire, de 7 aulnes 1/2 chacune, et une 1/2 douzaine d'autres nappes plus déliées de 5 aulnes de longueur pour la table des présidents.

Item. 50 douzaines de serviettes. Pour ledit linge, spécialement pour les nappes, il faut acheter de la bonne toile de chanvre, un an devant, et la faire blanchir de bonne heure ; et lesdites nappes ayant servi à un chapitre sont par après, par ménage, changées en linceuls, chaque nappe de 7 aulnes 1/2 faisant une paire de linceuls qui servent par après aux infirmeries et chambres d'hôtes.

Item, 3 douzaines de nappes de cuisine de 2 aulnes 1/2 chacune, de toile d'estouppe, lesquelles on change tous les jours, et on fait la lessive de 3 en 3 jours, et on donne aux blanchisseuses des aides ; lesquelles nappes plus souvent sont-elles changées, meilleures sont-elles et servent par après pour faire des linceuls pour les valets.

Item, il faut faire venir un tapissier pour tendre la salle du chapitre.

Item. 6 douzaines de couteaux pour mettre sur table, que l'on achète à Soissons.

Item. 6 douzaines de cuillères et autant de fourchettes d'argent qu'on emprunte aux amis voisins.

Item. 6 douzaines de verres, huit douzaines de bouteilles, on les achète à Soissons chez les bouteillers.

Item. 25 douzaines de plats tant grands que petits et autant d'assiettes, on les loue à Soissons des estimiers.

Item, la batterie de cuisine, comme chaudrons, poêles, marmites, broches, laiches-frites et autres ustensiles que livre le cuisinier qui entreprend la cuisine, et il se prend ordinairement à Soissons.

Item, on prend trois chefs de cuisine, qui sont trois cuisiniers et trois valets, un pour la pâtisserie et deux pour la cuisine. La cuisine se fait au grand chauffoir qui est près des stations, et le four se fait dans le bûcher attenant à la chapelle St-Thomas, on prend aussi des hommes à journées pour nettoyer partout.

Item, on va tous les jours aux marchés aux villes et lieux circonvoisins, pour acheter beurre, œufs, asperges, etc., etc., et nonobstant toute provision qu'on puisse faire en la maison, il faut se pourvoir d'un homme pour aller au marché.

Item, un homme qui ne fait que tirer le vin et le mettre dans les bouteilles, un autre pour distribuer le linge et savoir à qui il le donne et retirer le sale ; et deux autres pour préparer les tables, rincer les verres, et qui fournissent et servent à la table des valets et leur donnent à des jeûner.

Item, 6 religieux de la maison servent à table et mangent à la deuxième table avec les lecteurs et tous autres religieux arriérés et survenants. Cette deuxième table est dans le même grand réfectoire, mais la table des valets est dans la chambre où est l'écriteau C. Romana.

Item, il faut engraisser, dès les avents, 2 bœufs de l'âge de 4 ans.

Item, il faut 20 moutons.

Item, on achète des veaux tous les jours, autant qu'on peut, et on donne charge à des bouchers voisins ou à des fermiers d'en apporter.

Item, on doit avoir acheté 5 ou 6 douzaines de chapons dès l'hiver.

Item, il faut avoir réservé en la dernière pèche plus de 200 carpes, on réserve aussi les beaux brochets qui s'y rencontrent.

Item, le lard de 6 porcs gras et autant de jambons.

Item, 10 muids d'avoine.

Item, 15 cents de foins et autant de jarbées.

Item, 2 hommes pour distribuer l'avoine et le fourrage.

Item, on met les chevaux dans l'écurie, dite l'hôpital, et le foin et jarbées sont dessus la voûte d'iceluy.

Item, 10 muids de bon vin pour les capitulants et 6 de moin­dre pour les valets.

Item, 12 muids de bière.

Item, tous les jours 6 cartées de froment pour le pain des capitulants, et 6 autres de méteil pour celui des serviteurs.

Item, 10 pains de sucre, 12 livres de cassonade, une livre de pistaches cassées et épluchées, 20 livres de raisin de caisse, 10 livres d'amandes nouvelles, 2 livres de pignons, quatre livres de raisins de Corinthe de l'année, 6 livres de câpres, 6 jambons de Mayence (qu'arriverait-il, dit le souscripteur, s'ils étaient de Francfort), une douzaine 1/2 de langues de bœuf bien fumées, un quarteron de citrons à jus, un cent d'oranges, une livre de clous de girofle, autant de muscades, 4 livres de poivre, à savoir 2 de blanc.

Item, faut faire provision de sel, vinaigre, verjus, etc., etc.

Item, le vestiaire doit fournir aux capitulants des bonnets quarrés (mais cela ne regarde pas la cuisine).

Item, il faut que celui à qui on a commis la charge de loger les capitulants prenne garde de ne loger les premiers venus si largement, de peur que les derniers ne trouvent plus de chambres.

 

 

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